Ces derniers mois, les alertes de l’ANSES ont mis en lumière la surexposition de la population française au cadmium, un métal lourd toxique présent notamment dans certains engrais phosphatés. Face à ce risque sanitaire lié aux pratiques agricoles et à l’accumulation de cadmium dans les sols et l’alimentation, des initiatives parlementaires émergent en France et au niveau européen pour renforcer le cadre législatif.
Quelques clés pour comprendre un enjeu émergent de santé publique
Le cadmium est un métal lourd que l’on trouve naturellement, de manière diffuse, dans la croûte terrestre. Toutefois, en raison de certaines pratiques agricoles conventionnelles, ce métal se retrouve aujourd’hui à des concentrations anormalement élevées dans les sols de nombreuses terres arables. En effet, les engrais phosphatés utilisés pour nourrir les plantes cultivées, comme le blé ou le maïs, sont produits à partir de roches phosphatées qui peuvent contenir du cadmium.
Une fois ces engrais épandus, le cadmium s’accumule progressivement dans les sols. Les plantes peuvent alors en absorber une partie, qui se loge ensuite dans les graines, les racines, les fruits ou les feuilles récoltés. Le cadmium finit ainsi, en bout de chaîne, dans nos assiettes.
Or, ce métal est particulièrement problématique pour deux raisons. D’abord, il est toxique pour le corps humain et est associé à un risque accru de cancer, notamment en raison de sa capacité à provoquer des dommages cellulaires. Le Centre international de recherche sur le cancer l’a classé comme cancérogène avéré pour l’être humain.
Ensuite, contrairement à certaines substances chimiques qui peuvent se dégrader dans l’environnement ou être éliminées plus rapidement par l’organisme, le cadmium est un élément métallique persistant. Il ne se dégrade pas naturellement et s’accumule dans les sols, les écosystèmes et le corps humain. C’est pourquoi il est considéré comme une toxine cumulative : son niveau de dangerosité dépend notamment de la quantité accumulée au fil du temps.
Pourquoi cette question touche-t-elle particulièrement la France ?
Le 25 mars 2026, l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation (ANSES) a publié un rapport alertant sur la surexposition préoccupante de la population française au cadmium. En comparant les résultats de trois études réalisées sur plusieurs années, le constat est clair : les françaises et les français accumulent de plus en plus de cadmium dans leur organisme, principalement à travers leur alimentation.
Selon l’ANSES, chez les personnes non-fumeuses, 98 % de l’imprégnation au cadmium s’explique par l’alimentation. Le système agricole français et le recours aux engrais phosphatés pour optimiser les rendements par hectare sont donc directement mis en cause.
Comme l’a rappelé Géraldine Carne, coordinatrice de l’expertise à l’ANSES :
« Si les niveaux d’exposition actuels se maintiennent et qu’aucune action n’est mise en place, des effets néfastes à terme sont probables pour une part croissante de la population. »
Cette « bombe à retardement sanitaire », expression utilisée par plusieurs médecins lors d’une alerte lancée en juin 2025, semble toucher la France de manière particulièrement forte. Les autres pays européens n’ont pas publié de chiffres aussi alarmants à ce stade.
Cette spécificité française pourrait notamment s’expliquer par les circuits d’approvisionnement en engrais. Pour des raisons de rentabilité, la France importe une part importante de ses engrais depuis des pays d’Afrique du Nord, où les produits peuvent être moins coûteux mais issus de matières premières plus fortement concentrées en cadmium.
L’ANSES tire donc la sonnette d’alarme et appelle les pouvoirs publics à agir à la source de la contamination des sols. Selon les données disponibles, les français.e.s seraient exposés à des niveaux de cadmium trois à quatre fois supérieurs à ceux observés dans la plupart des pays européens.
Le cadre réglementaire national et européen
L’Union européenne dispose depuis plusieurs années d’un cadre réglementaire visant à limiter la concentration de cadmium, à la fois dans certains produits alimentaires et dans les fertilisants. Toutefois, dans le cas des engrais, la portée de cette réglementation reste limitée. Les seuils européens s’appliquent principalement aux produits mis sur le marché européen, tandis que les États membres conservent une marge de manœuvre pour définir leurs propres standards concernant les usages et échanges à l’échelle nationale.
Dans sa course à la productivité agricole, la France autorise encore l’utilisation et la circulation d’engrais présentant des concentrations élevées en cadmium, pouvant atteindre 90 mg/kg. À titre de comparaison, le seuil européen est fixé à 60 mg/kg, tandis que l’ANSES recommande depuis 2019 au ministère de l’Agriculture d’adopter un seuil beaucoup plus strict de 20 mg/kg. Ce seuil serait donc plus de quatre fois inférieur à certaines pratiques encore observées aujourd’hui.
Les conséquences sanitaires sont importantes : 47 % de la population française et 100 % des enfants âgés de 2 à 3 ans seraient déjà exposés à des niveaux de cadmium supérieurs au seuil critique (ANSES). Ce taux serait trois à quatre fois plus élevé que dans les pays européens voisins.
La proposition de loi écologiste et les enjeux politiques de la navette parlementaire
C’est dans ce contexte que le groupe écologiste de l’Assemblée nationale française a déposé une proposition de loi visant à réduire la concentration maximale de cadmium autorisée dans les engrais phosphatés. Le texte a été adopté en première lecture le 3 juin 2026, à une large majorité, avec 144 voix pour et 22 voix contre.
Cette proposition de loi fixe une trajectoire progressive : abaisser le seuil maximal de cadmium dans les engrais phosphatés à 40 mg/kg à partir de 2027, avant d’atteindre la recommandation de l’ANSES, soit 20 mg/kg, d’ici 2030.
La quasi-totalité des votes contre ont été exprimés par des député.e.s du Rassemblement national, qui se sont opposés au texte. Il reste maintenant au Sénat d’adopter ce texte dans les mêmes termes, à défaut, la navette parlementaire suivra son cours.
Si cette proposition constitue une avancée réelle, elle reste plus modérée que celle initialement portée par le même groupe parlementaire en 2025. La première version allait plus loin, en proposant d’interdire purement et simplement l’usage d’engrais phosphatés fortement contaminés sur les terres arables françaises.
Par ailleurs, la question de la concentration en cadmium dans les produits alimentaires reste absente de la proposition de loi. Sur ce point, les seuils définis par l’Union européenne continueront donc de faire foi.