La semaine dernière, le Parlement européen est venu compléter les échéances de 2030 et 2050 en introduisant un horizon intermédiaire de réduction d’émission de gaz à effet de serre : -90 % d’émissions nettes d’ici 2040 par rapport aux niveaux de 1990. Ceci pourrait être interpréter comme un pas en avant supplémentaire vers la neutralité carbone, mais cela s’inscrit dans un contexte politique européen marqué par une réticence à mettre en place une politique environnementale ambitieuse. Est-ce donc une réelle avancée écologique ou un simple effet d’annonce ?
I. Un amendement à replacer dans un contexte de recul climatique
Pour qui suit les affaires européennes, l’adoption d’un nouvel objectif climatique ambitieux peut surprendre. Entre le « Drill baby drill » américain et la montée du populisme européen, le contexte politique actuel est marqué par un affaiblissement du consensus environnemental. Les élections européennes de juin 2024 ont vu progresser les forces conservatrices et d’extrême droite. Déjà lors de la précédente mandature, le bilan apparaissait contrasté : selon l’organisation Green Transition Denmark, seuls un tiers des députés avaient voté de manière constante en faveur des textes protégeant le climat, la nature et la qualité de l’air.
La nouvelle législature a rapidement donné des signaux de « flexibilisation », pour ne pas dire de régression, des normes environnementales. En 2025, le Parlement a notamment soutenu des mesures allégeant les obligations imposées aux constructeurs automobiles en matière de réduction des émissions de CO₂.
La Commission européenne elle-même n’est pas étrangère à cette dynamique. Son récent rétropédalage concernant l’interdiction de la vente de voitures thermiques neuves, initialement prévue pour 2035, illustre les arbitrages opérés sous la pression de certains États membres et de l’industrie automobile. Si cette révision doit encore suivre la procédure législative complète, peu de doutes subsistent quant à son issue.
Dans ce contexte, l’ajout d’un objectif intermédiaire pour 2040 mérite donc d’être examiné de près.
II. L’objectif de –90 % en 2040 : une ambition relative
Alors que la planète vient d’enregistrer son cinquième mois de janvier le plus chaud jamais mesuré, il convient d’éviter toute lecture hâtive de cette nouvelle échéance.
Le Parlement européen s’appuie sur les recommandations du Conseil scientifique consultatif européen sur le climat. Or celui-ci préconisait une fourchette de réduction comprise entre 90 % et 95 % d’ici 2040. Le chiffre retenu de 90 % correspond donc à la borne la moins ambitieuse de cette recommandation.
Au-delà de ce positionnement minimal, le texte introduit une marge de flexibilité de 5 %, ouvrant la possibilité de recourir à des crédits carbone, de deux points supérieur à ce qui avait été proposé par la Commission.
Le fonctionnement des crédits carbone repose sur l’achat de certificats correspondant à une tonne de CO₂ évitée ou captée ailleurs. Une entreprise ou un État peut ainsi financer un projet de réduction d’émissions et déduire le volume correspondant de son propre bilan carbone. Si ce mécanisme peut, en théorie, favoriser des investissements verts, il est largement critiqué pour son efficacité limitée et pour les risques de double comptage ou de surestimation des réductions obtenues. Ainsi, plusieurs évaluations montrent que ces dispositifs n’ont permis d’atteindre qu’une petite fraction des réductions initialement promises.
Précisons ensuite que les parlementaires européens font ici référence à des crédits carbone internationaux. Concrètement, cela signifie qu’une partie des réductions d’émissions compris dans l’objectif neutralité carbone de l’UE correspondrait en réalité à des réductions réalisées en dehors de son territoire, mais financées par des acteurs européens. L’effort réel de réduction domestique pourrait ainsi être ramené à environ 85 %, en deçà de l’esprit des recommandations scientifiques.
Insatisfaits de ces montages politiques et financiers qui tendent à occulter la réalité des émissions de carbone en Europe, les parlementaires soutiennent également le recours au captage et stockage du carbone (CCS) pour traiter les parts d’émissions les plus difficiles à réduire.
III. Le recours accru au captage et stockage du carbone (CCS), une fausse bonne idée
Le texte prévoit également la possibilité de recourir aux technologies de captage et stockage du carbone (Carbon Capture and Storage – CCS) afin de compenser les émissions résiduelles difficiles à éliminer.
Le GIEC reconnaît que ces technologies peuvent jouer un rôle, à condition qu’elles s’inscrivent dans une stratégie globale priorisant la réduction massive et rapide des émissions à la source. Autrement dit, le CCS ne peut constituer qu’un complément à une politique ambitieuse de décarbonation, et non un substitut.
Or plusieurs éléments interrogent la pertinence d’un investissement massif dans ces technologies. Leur coût demeure élevé au regard des tonnes de CO₂ effectivement évitées. Selon Corporate Europe Observatory, près de 17 milliards d’euros de financements publics — provenant de l’UE, des États membres et de la Norvège — ont été consacrés aux technologies CCS depuis 2001. Pourtant, environ 80 % des projets à grande échelle n’ont pas atteint les résultats escomptés.
Dès lors, la question se pose : pourquoi persister dans cette voie ?
Parmi les facteurs explicatifs figure l’influence du lobbying industriel. Des instances consultatives telles que l’Industrial Carbon Management Forum, qui regroupe de nombreux acteurs des industries fossiles, défendent activement l’orientation des financements européens vers le CCS et bénéficie d’une oreille attentive de la part de la Commission Européenne. Cette convergence d’intérêts interroge la cohérence entre les objectifs climatiques affichés et les mécanismes privilégiés pour les atteindre.
En plus de rendre opaque le monde politique européen, la gouvernance climatique tel qu’exercée au niveau européen oublie que pour que la transition écologique soit juste et efficace, la boussole doit rester les intérêts du citoyen. Sans démocratie participative, les objectifs climatiques se retrouveront inévitablement soumis aux intérêts court-termistes des investisseurs.
C’est précisément dans cette perspective que POUR LA SOLIDARITÉ – PLS inscrit son action. L’organisation place la participation citoyenne et les dynamiques issues de la société civile au cœur de son engagement en faveur de la transition écologique. À travers des projets participatifs tels qu’Agora 2030, PLS entend mobiliser le potentiel des tiers-lieux afin de sensibiliser le public à la nécessité d’une transformation en profondeur de nos modes de vie et de production